Une réalité inévitable
Dans tous les projets collaboratifs qui impliquent d’habiter ensemble au même endroit, il y a des gens qui pensent différemment, il y a des désaccords, il y a des réactions émotionnelles non banales, il y a des conflits.
Le conflit est présent dans tous les projets d’écovillage, d’habitats participatifs, de cohabitat, d’écolieu, d’écohameau, de communauté de vie ou de communauté intentionnelle. Dans tous ces lieux, dans 100 % de ces groupes, il y a des conflits. Ce n’est même pas une croyance, c’est un fait qui, à ce point-ci, est très bien documenté.
Si tu ne le vois pas, c’est que tu n’as pas vécu suffisamment longtemps dans un milieu de vie collaboratif. Et si une communauté te dit qu’il n’y a pas de conflits et que tout est parfait, sauve-toi en courant : quelque chose cloche.
20 ans de vie collective
Moi, c’est Ugo. J’ai grandi dans un écovillage qui existe depuis plus de 40 ans. J’y ai passé environ 20 ans de ma vie. On est, en ce moment, 113 personnes à maintenir un écosystème d’éducation alternative pour les enfants, partager des ressources, cultiver des légumes bios, créer et gérer des entreprises dans une région boisée du Québec.
Cela fait plusieurs années que je constate l’omniprésence du conflit dans les communautés intentionnelles et que je me demande : pourquoi ? Pourquoi est-ce présent partout ? Pourquoi est-ce inévitable ? Et pourquoi semble-t-il y avoir plus de conflits dans une culture collaborative que dans la culture individualiste de la société occidentale du 21e siècle ?
J’en suis venu à une conclusion et j’ai une belle petite image pour l’illustrer, le visualiser et en parler, pour tenter d’arriver à un semblant de compréhension du sujet. Avant, c’est super important pour moi de dire que tout ce qui sera ici, c’est ma propre vérité. Tu as ta propre vérité, je l’accueille et je la respecte. Si tu me la partages, cela pourrait contribuer à faire évoluer mon point de vue.
Je veux juste qu’on nomme ce « pourquoi » du conflit. Qu’on le dépose au milieu de l’espace collectif du vivre-ensemble et qu’on arrête de mettre toute la poussière sous le tapis. Il n’y a pas de pensée magique : on veut tous un monde de paix et d’harmonie, mais il ne faut pas ignorer une partie de ce qui nous rend humains, même si on l’aime moins.
L’image que je veux donner pour illustrer ce phénomène, c’est une route. Une route qui traverse une forêt. Cette route est pavée d’un bel asphalte. Il y a de belles lignes jaunes et blanches qui nous guident. Et il y a des garde-fous qui protègent d’un accident en cas de sortie de route. Tu sais de quoi je parle, tu as déjà roulé en voiture sur une autoroute.
Cette route s’appelle…🌈 La route de l’individualisme. 🌈
Les garde-fous de l’autorité
Tout au long de cette merveilleuse route, il y a des garde-fous des deux côtés. Au cas où il y aurait une sortie de route, cela rend l’accident moins grave. Ces garde-fous représentent l’autorité. Essentiellement, pour moi, l’autorité, c’est l’habileté d’une ou de quelques personnes à rassembler un groupe autour d’une décision que tout le monde accepte de suivre.
Il y a différentes façons de faire autorité :
- Autorité coercitive : Basée sur la peur des sanctions. (Fais ce que je te dis sinon je te tue ou je te fais mal. Ex : dictature, prison).
- Autorité traditionnelle : Basée sur les coutumes. (Fais ce que je te dis parce qu’on a toujours fait comme ça. Ex : chef de tribu, monarchie).
- Autorité charismatique : Basée sur l’inspiration d’un individu. (Fais ce que je dis parce que tu m’admires. Ex : leader spirituel).
- Autorité rationnelle-légale : Basée sur un système de lois ou de règles. (Fais ce que je te dis parce qu’on a des ententes écrites complexes. Ex : policier, directeur d’école, gouvernement).
- Autorité morale : Basée sur la sagesse perçue d’une personne. (Fais ce que je te dis parce que tu penses que j’ai une bonne éthique. Ex : aîné respecté).
- Autorité compétente (ou professionnelle) : Basée sur la maîtrise d’un savoir. (Fais ce que je te dis parce que j’ai plus d’expertise. Ex : médecin, ingénieur).
Heureusement, on a évolué au-delà de l’autorité du « fais ce que je te dis sinon je te tue », mais l’autorité qu’on connaît aujourd’hui est presque tout le temps rationnelle-légale et se traduit souvent par : « fais ce que je te dis sinon je te mets à la porte ».
L’absence de pouvoir d’exclusion en collectif
Dans la société individualiste, l’autorité a un pouvoir d’exclusion. Un chef d’entreprise peut congédier un employé. Un propriétaire peut exproprier des locataires. Mais quand on vit en communauté intentionnelle, on regarde ces garde-fous et on se dit : « ça ne sert à rien, on va les enlever ». On enlève le concept d’autorité parce qu’on n’aime pas trop ça et qu’on ne veut laisser personne derrière.
Pourtant, ces garde-fous servaient à encadrer des réactions émotionnelles complexes. Si tu cries sur ton boss, tu sais que tu vas perdre ton travail, donc tu gardes ta colère dans ton « sac à dos émotionnel ». Mais si tu engueules ton cohabitant en communauté, il ne peut pas t’exclure. Tu peux lui lancer toutes tes émotions sans réelle conséquence immédiate. Résultat : boom, conflit.
Les lignes blanches des décisions personnelles
Sur la route de l’individualisme, il y a aussi des lignes blanches. Elles nous disent l’espace réservé à notre voie. Ce sont les décisions personnelles.
Quand j’ai ma maison, je décide quelle fleur je plante dans ma plate-bande. Je décide quelle est la couleur des murs. C’est simple. C’est ma maison, c’est moi qui décide. En communauté intentionnelle, plus on mutualise (objets, espace, nourriture), plus il y a de décisions collectives à prendre. Le « qui décide quoi » devient flou.
On peut se retrouver en désaccord sur des choses en apparence ridicules, comme la couleur des murs de la salle commune. Mais derrière, se cachent des mécanismes complexes de la nature humaine liés aux émotions, au statut social et à l’identité. Les choix de vie individuels règlent bien des problèmes : si je n’aime pas mes voisins ou mon travail, je change. En communauté, cet engagement à long terme nous enlève ce luxe de la décision individuelle rapide, ce qui rend les choses bien plus risquées de développer des conflits avec le temps.
L’asphalte du lien effort-privilège
Enfin, il reste la belle asphalte neuve : le lien effort-privilège. Dans une société capitaliste, règle générale, plus tu fais d’efforts, plus tu as de privilèges ou d’argent. C’est un cadre clair.
En culture de collaboration, on « patente » un autre cadre plus flou. On crée un pool où tout le monde met son effort, mais où le privilège tiré ne change pas forcément selon l’implication. C’est comme un travail d’équipe à l’école qui durerait des années.
Ceux qui en font plus finissent par se tanner de ceux qui en font moins. De plus, ceux qui prennent plus de responsabilités finissent par avoir plus de pouvoir (de façon implicite), ce qui crée des tensions avec ceux qui en ont moins. Tout mettre dans le même pot crée un « méli-mélo » de non-dits et de frustrations sur le pouvoir et la reconnaissance. Tout ça mène au conflit.
Apprendre à rouler sur un chemin de terre
En somme, pourquoi y a-t-il plus de conflits en culture collaborative ? Parce qu’on a enlevé l’autorité, parce que les décisions personnelles deviennent collectives et parce qu’on change la relation capitaliste classique entre l’effort et le privilège.
On transforme une autoroute d’asphalte, ligne blanches et avec garde-fous en un chemin de terre. On peut y avancer, mais si on veut rouler à 120 km/h, on risque un accident plus grave, un conflit plus violent. En société, on règle les conflits par le divorce ou la poursuite en justice. En communauté, si on veut rester ensemble, comment fait-on ?
Personnellement, je crois qu’il faut arrêter de vivre dans le déni de ce qu’on est. Il faut arrêter la pensée magique et l’idéalisation de méthodes simplistes. Il faut reconnaître que l’individualisme fournissait un cadre pour prévenir les conflits, et que si on l’enlève, cela demande un travail émotionnel et de cheminnement personnel qu’on avait le privilège d’ignorer avant.
Cela prend une culture commune pour partager ce travail intérieur, pour déjouer les mécanismes du cerveau qui nous poussent vers la domination. Il faut que je reconnaisse que je suis un humain, et toi aussi, avec tout ce que cela comporte.
Sans utiliser de raccourci, comment peut-on explorer notre relation sans avoir la possibilité d’y mettre fin ?
On va se connaître, s’apprécier, se différencier, se déclencher, se fâcher, se blâmer, se déshumaniser, se venger, se réconcilier, se comprendre, se respecter… ou pas.
Peut-être qu’on y arrivera. Peut-être qu’on n’y arrivera pas, mais tous les deux… on est humain… ça, c’est certain.
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