Le processus d’adhésion : une question de survie pour une communauté

On n’aime pas trop le dire comme ça, parce que ça sonne dur, mais accueillir une « mauvaise » personne dans un écovillage, un habitat participatif ou une éco-communauté peut tout faire dérailler. Littéralement.
Ce n’est pas juste un petit désagrément. C’est parfois une menace existentielle pour le groupe.

Je ne dis pas qu’il existe des « bonnes » ou des « mauvaises » personnes pour vivre ensemble. Mais je crois profondément qu’il existe des styles de personnalité, des manières d’être et de fonctionner qui ne sont tout simplement pas compatibles avec un collectif donné. Et qu’un groupe a non seulement le droit, mais la responsabilité de refuser certaines candidatures.

C’est exactement pour ça que les processus d’adhésion existent. Pas pour exclure, pas pour créer un club élitiste, mais pour réduire les risques de mauvaise expérience, autant pour la communauté que pour la personne qui souhaite la rejoindre.

Se donner du temps pour se connaître

La première chose à considérer dans un processus d’adhésion, c’est le temps. Suffisamment long pour que chacun puisse se montrer tel qu’il est, au-delà de l’enthousiasme initial.

La durée de cette période devrait varier selon l’étape du projet.
Un groupe qui se rencontre pour la première fois, avant même d’acheter un terrain, pourrait avoir une période d’adhésion relativement courte : un mois, ou un nombre précis de rencontres à participer.

Mais plus le projet est avancé, plus l’enjeu est grand.
Dans une communauté déjà en construction, avec un terrain acheté et des chantiers en cours, une période de six mois (incluant des corvées, des rencontres et de l’implication concrète) me semble beaucoup plus appropriée.

Et dans une communauté déjà établie, où les gens vivent ensemble depuis un certain temps ? Je suggérerais au minimum un an.

Pourquoi si long ?

Parce qu’il faut du temps pour passer de l’idéal à la réalité du vivre-ensemble. Quand on n’a jamais vécu en collectif, on s’imagine souvent quelque chose de très beau… et souvent très différent de ce qui se vit réellement. Au début, tout est merveilleux. Puis, tranquillement, les défis apparaissent. Les irritants aussi.

Si quelqu’un prend la décision de s’engager alors qu’il est encore dans le rêve, il ne choisit pas vraiment la vie collective. Il choisit une projection de son idéal. La période d’adhésion doit être assez longue pour permettre à la personne de voir aussi les côtés difficiles, et de choisir en connaissance de cause.

Durant cette période, le statut doit être clair : la personne aspire à devenir membre à part entière, mais elle ne l’est pas encore.

Après avoir initialement écrit cet article, j’ai entendu deux idées intéressantes dans une entrevue que j’ai beaucoup aimée : Écolieu : du fantasme à la réalité 🌳🏠.

Comme le dit Mathieu Labonne :

« Plus un lieu va loin dans la dimension collective, plus il faut que le temps d’intégration soit long. »

De mon côté, j’utilise souvent l’expression niveau de partage pour parler de cette réalité.

Par exemple, une communauté intentionnelle à partage de revenus comme Twin Oaks, où le niveau de partage est très élevé (finances entièrement communes, logements partagés, voitures partagées, presque aucune propriété personnelle), devrait avoir une période d’intégration beaucoup plus longue qu’un cohabitat où chacun est légalement propriétaire de son unité, de son véhicule et où les finances sont séparées, comme dans un cadre de vie plus conventionnel.

Une autre idée intéressante, tirée de la même discussion, va un peu à contre-intuition. Paradoxalement, plus un lieu est grand (en nombre d’habitants), plus la période d’intégration peut être courte… et parfois même plus facile.

Pourquoi ? Parce qu’une personne problématique est, en quelque sorte, diluée dans un plus grand groupe. Et si le lieu traverse une période plus chaotique sur le plan des conflits, les impacts sont généralement moins graves que dans un petit collectif où chaque tension pèse beaucoup plus lourd.

Ces éléments me semblent donc importants à considérer pour déterminer la durée d’une période d’intégration :

  • L’étape du projet
    (plus court) En démarrage → En construction → Établie (plus long)
  • Le nombre d’habitants
    (plus court) Grand groupe → Petit groupe (plus long)
  • Le niveau de partage
    (plus court) Propriété privée et finances séparées → Partage de revenus et mise en commun élevée (plus long)

Connaître les règles… et s’y adapter

La période d’intégration est aussi le moment où la personne qui souhaite rejoindre le collectif doit prendre connaissance de la raison d’être, des valeurs et des ententes déjà en place dans la communauté. On ne peut pas accepter quelqu’un qui ne connaît pas les règles du jeu.

Et surtout, il faut que ce soit clair : pendant cette période, c’est à la nouvelle personne de s’adapter au cadre existant, pas l’inverse.

Dans l’écovillage où je vis, par exemple, il existe une entente de non-fumeur (cigarette, marijuana, vapotage) sur l’ensemble du domaine. Pas de fumée à l’intérieur, pas de fumée à l’extérieur, pas dans les espaces communs, pas sur les terrains. Quelqu’un qui fume et qui souhaite nous rejoindre doit s’adapter à cette entente. On ne change pas quarante ans de vie collective pour une personne qui vient d’arriver.

C’est un exemple évident, mais il y en a beaucoup d’autres. Animaux, participation aux tâches, processus décisionnels, façons de communiquer… Tout ça doit être connu avant de s’engager complètement.

Être accompagné, pas livré à soi-même

Une bonne pratique consiste à attribuer un parrain ou une marraine à la personne en intégration. Cette personne devient un point de référence clair : pour poser des questions, recevoir du feedback, comprendre les subtilités du groupe.

Plutôt que d’avoir dix sons de cloche différents, la personne reçoit un message cohérent. L’accompagnateur peut aussi faire le lien entre la communauté et la personne qui joint, notamment lorsqu’il y a des inconforts ou des réactions à partager.

C’est un rôle clé. Et parfois, ça fait toute la différence entre une intégration réussie et un échec.

Comment prend-on la décision finale ?

La manière de décider si une personne devient membre à part entière doit être claire dès le départ. Vote ? Consensus ? Majorité qualifiée ? À main levée ? Par écrit ?

C’est une décision lourde de conséquences. Si le processus est flou, il risque de nous revenir en pleine figure plus tard. Et c’est souvent là que naissent des conflits internes, bien plus difficiles à gérer que durant la période d’adhésion.

Idéalement, l’entrée officielle de la personne devrait aussi être marquée par un moment symbolique. Une célébration, un rituel, quelque chose qui dit : tu fais maintenant partie du groupe.

Quelques outils complémentaires

J’ai vu plusieurs pratiques intéressantes au fil du temps :
– un questionnaire pour aider la personne à réfléchir à sa relation au collectif ;
– une lettre de motivation, lue ou partagée devant le groupe ;
– un retour temporaire à l’ancienne vie pour prendre une décision plus éclairée ;
– des formations d’orientation sur le fonctionnement de la communauté ;
– des ententes écrites, légales ou morales, qui clarifient les attentes.

Ce n’est jamais agréable de refuser quelqu’un. Mais c’est infiniment plus simple de le faire pendant la période d’adhésion qu’une fois la personne pleinement intégrée.

L’objectif n’est pas d’exclure. C’est de se donner le temps de se connaître avant de s’engager à vivre ensemble. Parce que s’engager trop vite, c’est presque toujours s’exposer à des surprises. Et rarement des belles surprises…

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