Livre : Démasquer les mécanismes de la violence dans les collectifs

Il m’arrive rarement de lire un ouvrage qui me donne l’impression que quelque chose bascule dans la maturité d’un mouvement. Démasquer les mécanismes de la violence dans les collectifs fait partie de ces livres-là.

À mes yeux, il marque le début d’une nouvelle étape pour les communautés intentionnelles et les écolieux : celle où l’on commence enfin à documenter, avec lucidité et honnêteté, ce qui ne va pas dans le vivre-ensemble.

Depuis des années, on parle beaucoup des réussites, des projets inspirants, des utopies concrètes, des modes de gouvernance innovants. Mais on documente rarement les échecs, les conflits, les mécanismes humains qui finissent par déchirer même les projets les plus beaux. Ce livre, lui, ose plonger là-dedans. Et rien que pour ça, il mérite d’être lu.

Apprendre de nos erreurs collectives

Selon moi, c’est l’un des ouvrages les plus importants sur le sujet parce qu’il montre que nous arrivons à une phase plus mature du mouvement : la capacité d’apprendre de nos erreurs. Les auteurs, Sophie Rabhi-Bouquet et Laurent Bouquet, ne racontent pas une success story. Ils livrent un retour d’expérience douloureux, écrit en janvier 2020, alors que le Hameau des Buis, l’écovillage qu’ils ont fondé, était en plein cœur d’un conflit interne qui mènera à leur expulsion après une longue bataille juridique.

Malgré les formations en Communication NonViolente, malgré la gouvernance horizontale, malgré l’intention forte de créer un monde meilleur… le projet comme eux le voyait a échoué. Quand est venu le moment d’incarner ce monde meilleur, l’intention ne suffisait plus. Les mécanismes humains, les tensions non réglées, les projections et les incompréhensions ont fini par miner le collectif.

Le livre explore les causes de cet échec : pas pour se justifier, mais pour essayer de comprendre. Et surtout, pour donner aux autres projets une chance de faire un peu mieux.

Un livre gratuit

Fait notable : cet ouvrage est gratuit. Il peut être téléchargé librement en PDF à partir de deux sites web différents :

🔗https://la-ferme-des-enfants.com/e-books/

🔗https://www.universite-vivante.org/wp-content/uploads/2020/02/Demasquer-ok2.pdf

La gratuité est ici un choix politique autant qu’un geste de transmission. Elle s’inscrit dans l’économie du don, une valeur profondément ancrée dans le mouvement des communautés intentionnelles.

Personnellement, je voulais en acheter une copie papier… mais il n’est plus édité. Qu’à cela ne tienne : je l’ai imprimé moi-même. Résultat : une magnifique reliure artisanale qui ferait pleurer n’importe quel imprimeur, mais dont je suis étonnamment fier.

Pour qui ce livre est-il fait ?

Ce n’est peut-être pas le tout premier livre à lire quand on commence à découvrir les communautés intentionnelles. Tu pourrais plutôt chercher Loger à la même adresse de Gabrielle Anctil.

Mais si tu vis depuis quelques années dans une oasis, un habitat participatif, un écohameau ou un écovillage… un écolieu…
Si la phase « lune de miel » du collectif est terminée…
Si tu sens que l’écart entre l’idéal et la réalité se resserre…
Alors ce livre va te parler. Vraiment.

Il aborde avec finesse ce que beaucoup ressentent sans toujours oser nommer : le précieux facteur humain.

Une démarche rare dans un mouvement qui communique surtout ses réussites

Ce livre est unique parce qu’il raconte une histoire qui ne « vend » pas le rêve. La très grande majorité des contenus sur les communautés intentionnelles mettent en avant des projets qui fonctionnent ou qui se présentent comme tels. Les récits d’échec sont extrêmement rares.

Il faut une sacrée dose d’humilité, et/ou de courage, pour dire :

« On a essayé.
On s’est planté.
Et on va partager cette histoire avec tout le monde. »

Beaucoup de projets échouent, parfois de manière brutale, et les gens quittent simplement l’aventure, épuisés. Ils passent à autre chose et emportent avec eux un savoir précieux que personne ne documentera jamais.

Les auteurs, eux, ont choisi de transmettre. Malgré l’adversité. Malgré l’humiliation que peut représenter l’expulsion de son propre projet. Malgré la souffrance humaine que cela implique.

Rien que ça mérite le respect.

Un récit nécessaire… même s’il manque un autre point de vue

En lisant le livre, j’ai constaté leurs biais. Et c’est normal : ce sont des humains, avec leur version de l’histoire. Entre les lignes, on sent qu’il manque le point de vue d’autres habitants du Hameau des Buis.

J’ai d’ailleurs essayé de le trouver. À part une petite section historique sur le site actuel du hameau, il existe très peu de témoignages publics de l’autre côté. Ce silence est en soi révélateur de la difficulté qu’il y a à parler des conflits dans les collectifs.

Malgré cela, Démasquer les mécanismes de la violence dans les collectifs reste une démarche exceptionnelle. Même si ce n’est pas « toute l’histoire », ça reste une histoire essentielle. Une histoire dont le mouvement a besoin pour grandir.

Pourquoi ce livre compte

Il existe des centaines de projets de vivre-ensemble qui ont échoué. Si nous avions le récit ne serait-ce que de la moitié d’entre eux, nous serions aujourd’hui infiniment plus sages collectivement.

Mais pour cela, il faut accepter de regarder la part d’ombre, d’examiner ce qui fait mal, ce qui blesse, ce qui dysfonctionne. Ce livre ouvre la voie. Il montre que l’on peut créer de la valeur même à partir d’un échec. Et il rappelle que le vivre-ensemble n’est pas une destination, mais un apprentissage permanent.

C’est un livre à lire si tu veux aller plus loin dans ta compréhension du collectif.
Un livre qui secoue, mais qui fait du bien.
Un livre qui, d’une certaine manière, nous rend tous un peu plus matures.


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