Si on recule d’environ 20 ans, au Québec, à cette époque, il y avait un mouvement d’intérêt très actif pour les écovillages, écohameaux, cohabitats. Michel Desgagnés et son groupe étaient engagés à fonder Cohabitat Québec. Il y avait un projet d’écovillage au Mont-Radar qui rassemblait beaucoup de gens et qui créait un élan dans toute la province. La revue Aube publiait des textes en lien avec le vivre-ensemble. Un organisme s’était enregistré en tant que réseau des écovillages et écohameaux du Québec. Il y a eu plusieurs rassemblements des fondateur(e)s et pionnier(ère)s d’éco-communautés du Québec. Diana Leafe était ici, dans le bâtiment dans lequel je me trouve en ce moment, pour le lancement du premier répertoire des éco-communautés du Québec. Il y avait un mouvement, une erre d’aller, un momentum porté par plusieurs actrices et acteurs des éco-communautés de l’époque.
Maintenant, où sont tous ces gens ?
La grande majorité de ces gens qui étaient le moteur du mouvement des communautés intentionnelles ne font plus partie du mouvement actuel. Ils sont passés à autre chose. Ce qui est bien correct, ils ont le droit. Je ne veux pas les blâmer.
Mais je ne pense pas que c’est un simple manque d’intérêt qui s’est dissipé avec le temps. Je crois qu’une bonne partie d’entre eux se sont brûlés.
Il y a une raison pourquoi on tente de construire des communautés intentionnelles et un mouvement de communautés intentionnelles et qu’au fur et à mesure qu’on construit vers l’avant, ça s’écroule en arrière en même temps…
Il y a une raison à ça. Il y a une raison pour laquelle des gens qui se sont impliqués corps et âme durant plusieurs années dans le passé ne veulent plus rien savoir de vivre ensemble maintenant.
Moi, j’appelle ça le burn-out écocommunautaire ou burn-out du collectif.
La définition d’un burn-out classique est à peu près :
Un état d’épuisement profond, tant physique qu’émotionnel et mental, qui survient après une période prolongée de stress intense, de surcharge ou de pression, pas seulement dans le cadre professionnel, mais aussi dans la vie personnelle, familiale ou militante. Il touche souvent les personnes très investies, qui donnent beaucoup d’elles-mêmes sans prendre le temps de se régénérer. Peu à peu, la fatigue devient chronique, la motivation s’effondre, le regard sur soi se dégrade et les relations peuvent en souffrir. Le burn-out n’est pas une simple fatigue passagère : c’est un signal d’alarme du corps et du psychisme face à une exigence devenue insoutenable.
Et là, dans une perspective de communauté intentionnelle, ça ressemble à une personne très, très intéressée et très, très motivée au début, qui donne tout ce qu’elle a parce que ça lui apporte beaucoup de satisfaction, puis, au fil du temps, au fil de l’accumulation, elle finit par se désillusionner, croire que ça ne sert à rien, puis décrocher, voire être dégoûtée, avoir des réactions émotionnelles désagréables liées à l’idée de vivre ensemble.
Le burn-out du vivre-ensemble
On peut se brûler en essayant de démarrer des projets de communauté intentionnelle, ou bien en vivant en cohabitat, en écovillage, ou même simplement en participant à des activités liées à ces milieux. Parce qu’au fond, c’est toute la même culture de collaboration qui régit ces différentes étapes du vivre-ensemble.
On donne, on donne sans vraiment se mettre de limites, sans toujours voir ce qui nous nourrit vraiment. Mais il y a une différence importante entre la culture de la société dite « normale », dans laquelle il y a aussi des burnouts, et la culture collaborative, qui selon moi, est encore plus propice à l’épuisement que la culture individuelle.
L’infini du collectif
Dans un collectif, il y a une notion d’infini. Une infinité de choses à faire. Une infinité de relations à apaiser. Une infinité de détails à régler. Le ménage, c’est infini. La vaisselle, c’est infini. L’insatisfaction, c’est infini.
Et le travail sur les structures, sur la manière de prendre les décisions ou d’entrer en relation, l’est tout autant. Tu peux passer tes nuits à nettoyer les espaces communs ou à peaufiner les modes de gouvernance, et il restera toujours quelque chose à améliorer.
Si tu veux tout résoudre, tu n’y arriveras jamais. C’est infini. Et plus tu donnes, plus le collectif prend. Pas parce que les gens sont égoïstes, mais simplement parce qu’un collectif absorbe naturellement toute l’énergie qu’on lui offre.
Alors, la personne qui veut tout faire pour tout le monde finit par tout faire, seule. Et elle s’épuise.
L’effort sans privilège
Dans la société capitaliste, il existe encore, malgré toutes ses injustices, un lien entre l’effort et la récompense. Tu travailles plus, tu gagnes plus. C’est biaisé, oui, mais au moins, il y a une forme de corrélation.
Dans une communauté, ce lien disparaît. Si tu fournis moins d’efforts, tu n’as pas moins de privilèges. Si tu en fournis plus, tu n’en as pas davantage. Résultat : certains se demandent pourquoi ils devraient s’impliquer, tandis que d’autres s’épuisent, incapables de poser une limite, parce qu’ils pense que leur retrait affecterait tout le groupe.
L’écart entre l’idéal et la réalité
Ajoutons à cela les grands idéaux du vivre-ensemble. L’harmonie, la coopération, la communication bienveillante, la transparence, le consensus…
Ces idéaux inspirent, mais lorsqu’ils se frottent à la réalité, ils deviennent parfois lourds à porter. On essaie de faire encore plus d’efforts pour les atteindre, mais plus on essaie, plus on se fatigue. Et si on lâche prise sur nos idéaux, on perd la motivation de vivre ensemble.
C’est un équilibre délicat : ne pas renoncer à ses valeurs, sans s’y brûler.
Les quatre formes d’épuisement
Avec le temps, j’ai fini par voir qu’il existe, selon moi, quatre formes de burn-out communautaire.
1. L’épuisement physique
C’est le plus facile à reconnaître. Manque de sommeil, maux de dos, fatigue chronique, surmenage. Trop de travail, trop de responsabilités, pas assez de repos. Celui-là, on peut souvent le résoudre avec du sommeil, du recul, du soin.
2. L’épuisement mental
Même si ton corps va bien, ton esprit peut être saturé. Trop de choses à gérer, trop de charge mentale, trop de rôles à endosser, trop d’idées à faire avancer.
Tu es « spread too thin », comme on dit en anglais : étalé trop mince sur trop de choses. Tu veux tout couvrir, mais tu n’as plus d’impact nulle part.
La solution, c’est souvent de réduire, de concentrer ton énergie sur moins de choses, mais de le faire avec plus de présence.
3. L’épuisement émotionnel
Celui-là, c’est le pire. Tu te fais déclencher trop souvent. Des personnes, des situations, des tensions récurrentes.
Et comme tu vis dans le même lieu que ces gens, tu n’as pas la distance nécessaire pour te régénérer. À force de gérer trop d’émotions, tu t’épuises.
C’est une montagne à gravir tous les jours. Et c’est, selon moi, la principale cause des burnouts communautaires.
4. L’épuisement spirituel
Ce n’est pas un burn-out religieux. C’est le moment où tu perds le sens profond de ce que tu fais.
Être spirituel, pour moi, c’est faire quelque chose qui a du sens, qui te dépasse. Quand tu perds ce sens, tout devient lourd.
Tu continues à avancer, mais sans élan intérieur. Et sans cet élan, même les plus belles valeurs du collectif deviennent des corvées.
Trouver sa ligne
Je crois qu’il faut apprendre à sentir où est notre ligne.
Quand on est en dessous, on se sent bien, on a de l’énergie.
Quand on la dépasse trop souvent, on commence à se fâcher, à blâmer les autres, à sentir qu’on en fait trop.
Moi, je le vois quand je commence à reprocher aux autres de ne pas en faire assez. C’est mon signal : je suis au-dessus de ma ligne.
Et si je reste trop longtemps là, je finis par exploser. Alors, j’essaie de prendre des petits pas de recul avant que ce soit trop tard.
Comment prendre un pas de recul
Parfois, je me mets volontairement dans une situation où je suis inefficace.
Je lave la vaisselle, une fourchette à la fois. Je ralentis. C’est ma façon à moi de reprendre contact avec le moment présent.
D’autres fois, j’accepte simplement que certaines tâches ne soient pas faites. Et si quelqu’un n’est pas content, il peut les faire lui-même.
Ce détachement, ici à la Cité Écologique, on l’encourage : travailler fort, oui, mais sans attachement au résultat.
Une autre stratégie, c’est de dire non. Et pas juste une fois. Insister.
Parce que certaines personnes, surtout quand tu as souvent dit oui, ne comprennent pas ton non.
Il faut parfois répéter, même si ça froisse une relation temporairement. La relation, elle, peut se réparer. La santé mentale, pas toujours.
Créer de la motivation plutôt que forcer la discipline
J’ai remarqué aussi que la discipline, à long terme, mène souvent au burnout.
Alors j’essaie de « hacker » mon cerveau. Je me fais des petits systèmes de motivation : coller des autocollants sur une feuille quand j’avance un projet, me donner des micro-objectifs ludiques.
C’est enfantin, oui, mais ça marche. Ça recrée une forme de plaisir, une auto-motivation.
Retrouver le sens
Et quand l’épuisement devient spirituel, il faut s’arrêter et se demander :
Qu’est-ce qui fait encore sens pour moi ?
Peut-être que les priorités ont changé. Peut-être qu’on s’est perdu dans le projet collectif en oubliant notre projet personnel.
Et parfois, il faut avoir le courage d’admettre que s’impliquer à fond dans un projet communautaire, c’est aussi une façon d’éviter d’autres parts de soi, d’autres émotions qu’on ne veut pas affronter.
Je sais que c’est mon cas. Travailler sur un « grand projet de société » me permet parfois d’éviter de regarder ce qui me blesse ailleurs.
Mais au fond, c’est peut-être la même énergie qui me pousse à tout donner pour construire un monde meilleur… et qui me pousse aussi à m’épuiser à le faire.
Au final
Le burn-out du vivre-ensemble, c’est pas un échec. C’est un rappel.
Un rappel que la coopération, comme toute autre forme de vie, a besoin d’équilibre.
Donner sans se perdre, contribuer sans se sacrifier, rêver sans se consumer.
Parce qu’au fond, construire un monde collectif plus humain, ça commence par apprendre à s’humaniser soi-même. C’est voir et respecter ses propre limites.
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