Il y a une idée qui circule beaucoup dans le monde des communautés intentionnelles qui est la suivante : il faut RÉ*apprendre à vivre ensemble.
Cette idée sous-entend que l’art de vivre ensemble aurait été trouvé quelque part dans le passé puis perdu.
Je l’entends souvent de différentes personnes, dans différentes communautés, dans différents pays.
J’ai un point de vue différent à ce sujet et c’est ce dont je veux parler dans ce texte.
Mon nom est Ugo. J’habite dans un écovillage. J’y ai passé environ 20 ans de ma vie. C’est très porteur de sens pour moi.
Je crois que cette idée de réapprentissage nous limite dans la compréhension de ce qu’on essaye d’accomplir et dans la profondeur de ce qu’il faut changer dans l’humain pour arriver à vraiment vivre ensemble.
Je crois qu’au lieu de dire :
« Il faut RÉapprendre à vivre ensemble. »
Il faudrait simplement dire :
« Il faut apprendre à vivre ensemble. »
Ben là, réapprendre ou apprendre c’est la même chose !
Oui, mais non…
Réapprendre, c’est dire : on le savait, on y était arrivé, on avait développé cette culture de collaboration, on vivait en harmonie, sans conflit, sans violence. On l’a perdue. Parce que, t’sais, le capitalisme et la mondialisation nous ont corrompus.
Ok, mais on mélange la cause et la conséquence.
Le capitalisme et la culture individualiste actuels sont le résultat de la nature conflictuelle et violente de l’humain. Et non l’inverse.
Même chose pour la destruction des écosystèmes et la biodiversité, c’est le résultat de la nature humaine. Et j’ai des doutes qu’on va arriver à quoique ce soit en travaillant sur le symptôme.
Par contre, dire : apprendre à vivre ensemble, laisse la place à qu’on n’est jamais arrivé à aucun point de l’histoire humaine à collaborer sans domination, sans violence, sans structures autoritaires fortes, sans hiérarchie, sans argent, sans lois.
Mais c’était quand même mieux avant…
Avant quoi ?
Ben, avant la révolution industrielle. Avant qu’on détruise la planète avec la consommation d’énergie fossile et la destruction des écosystèmes…
Ok donc, quelque part entre 1750 et 1850. À l’apogée de la colonisation, du commerce triangulaire et de l’esclavage.
Eh…, non, avant la Deuxième Guerre mondiale et la société de consommation qui a détruit les écosystèmes et la planète…
Ok donc, dans les années 1920, 1930 quand les femmes n’avaient pas le droit de vote au Québec et qu’elles étaient considérées par la loi comme des mineures.
Eh…, les Mayas avaient une compréhension unique de la vie avec leur calendrier et vision cyclique du temps.
Tu veux qu’on fasse des sacrifices humains ?
Eh… peut-être.
À quel point de l’histoire de l’humanité est-ce qu’on a eu une société plus juste, équitable et non violente qu’au cours des 20 dernières années ?
Je sais qu’on vit au détriment d’autres nations qui sont des esclaves économiques, et moi aussi je veux aider à faire évoluer ce monde dans lequel il y a encore beaucoup, beaucoup, beaucoup d’injustice, mais en aucun cas je ne retournerais vivre dans ces époques du passé dans lesquelles il y avait encore plus d’injustice.
Je sais que je mélange justice sociale et durabilité environnementale, mais pour moi les deux sont indissociables.
Croire que c’était mieux avant est un biais cognitif reconnu. L’incertitude ou les défis du présent rendent le passé plus confortable en comparaison.
Il y a certainement des choses qui étaient mieux avant, mais si on regarde l’ensemble, personnellement, c’est mieux maintenant.
C’est mon opinion, t’es pas obligé d’être d’accord avec moi.
Ce qu’on essaye d’accomplir avec nos projets d’écovillages, d’habitats participatifs et autres milieux de vie collaboratifs, c’est nouveau et ça n’a jamais été pérennisé avant.
Attention, je ne dis pas qu’aucun peuple n’a jamais réussi à développer de culture de collaboration dans le passé durant quelques générations. Je dis juste que ce peuple, s’il a existé, a fini par se faire écraser par la violence d’un autre peuple et qu’après on recommence à zéro.
Ce qu’on a déjà réussi, c’est collaborer pour SURvivre ensemble. Maintenant il faut apprendre à collaborer pour vivre ensemble. Le faire par choix et non par obligation.
Avant, si tu quittais ton village ou ta tribu, c’était une mort très probable. L’instinct de survie est une bonne motivation pour passer par-dessus la violence humaine.
Et ça ne fait pas si longtemps que ça qu’on a assez de richesse matérielle pour avoir le privilège de vivre seul. Ça fait quoi 100 ans, 150 ans ?
Toute la nuance est que maintenant on a le choix. Vivre seul. Vivre en couple. Vivre en petite famille. Vivre en écovillage.
À aucune autre époque on n’avait ce choix.
On a trouvé un espèce d’équilibre que quand tout le monde a sa maison à lui ou elle avec ses affaires, on est capable de se tolérer et, règle générale, on ne va pas trop se taper dessus.
Choisir de vivre ensemble avec les défis que cela comporte, même si on a l’option de vivre seul, est relativement nouveau dans l’histoire des humains.
En disant : il faut RÉapprendre à vivre ensemble, j’ai l’impression qu’on banalise l’ampleur du changement nécessaire dans le comportement humain pour y arriver.
On se dit que c’est pas si compliqué que ça parce qu’on y est déjà arrivé dans le passé.
Mais d’après ce que j’ai pu observer, d’après le très faible taux de réussite des projets de vie collaboratifs et la difficulté constante à les maintenir, vivre ensemble… c’est complexe. Ce n’est pas simple.
On n’a pas la recette. On ne sait pas les quantités. On ne connaît même pas les ingrédients.
C’est tellement compliqué qu’on est incapable de rationaliser la compréhension du vivre-ensemble et qu’il faut utiliser d’autres voies pour essayer de s’y retrouver.
Ce qu’il faut changer, c’est la nature humaine. Rien de moins. Les renforceurs primaires du cerveau et le circuit de la récompense de dopamine, les biais cognitifs, les mécanismes de bagage émotionnel. Des millions d’années d’évolution.
C’est comme tellement plus rassurant de se dire qu’on y est arrivé dans le passé et qu’il faut juste le retrouver. C’est comme si tu dis : j’ai perdu mes lunettes, quand je vais les retrouver, je vais enfin arriver à bien voir.
Non, t’as jamais eu de lunettes. Elles n’existent même pas. On n’a pas encore inventé le verre et tu as vu flou toute ta vie. Et tu n’as aucune idée à quoi ça ressemble de voir clair.
Se dire qu’on est incapable de quelque chose, c’est l’incertitude et le chaos. Et ça fait peur, mais c’est aussi à partir du chaos que les idées les plus créatives émergent.
Des idées pour apprendre à vivre ensemble.
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