Ça, c’est moi, déguisé en Capitaine Gratitude, un personnage qui veut remercier des choses ridicules pour se battre contre cette fâcheuse tendance humaine à ne jamais être satisfait.
C’est une caricature de la culture de reconnaissance de la communauté intentionnelle dans laquelle je vis. Ça fait 40 ans qu’on expérimente les hauts et les bas du vivre-ensemble et il semble que cultiver régulièrement la gratitude nous ait aidé à aller plus loin.
L’humain est biaisé et finit toujours par oublier ce qu’il a. C’est une épine dans le pied des gens qui rêvent de vivre ensemble.
Est-ce possible d’arriver à se satisfaire de ce que l’on a ? D’arriver à apprécier les gens qu’on doit côtoyer pour vivre en communauté à long terme ?
Quand j’ai créé ce personnage en 2017, je ne pensais pas vraiment qu’il aurait un rôle si important dans ma vie.
En gros, Capitaine Gratitude, basé sur Capitaine America, était excessivement positif et imitait certains comportements de gens de l’écovillage : comme écrire merci sur sa bouteille d’eau ou aller dire merci à l’équipe de la cuisine ou remercier le soleil.
Mais pour la blague, ce personnage devait être excessivement reconnaissant pour mettre en valeur le côté exubérant qui peut venir avec.
Bye bye 31 décembre
Ok, là, je sens qu’il faudrait que je donne un peu plus de contexte culturel québécois et citéécologiquois.
Au Québec, depuis la fin des années 1960, il existe un concept appelé Le Bye Bye. Il s’agit d’une émission humoristique télévisée qui revient chaque 31 décembre pour offrir un résumé satirique des événements marquants de l’année.
Dans l’écovillage, on fait la même chose chaque 31 décembre pour rire de ce qui s’est passé durant l’année.
Ce qui fonctionne bien, c’est de mettre un thème pour la soirée. Donc, Capitaine Gratitude faisait partie d’un thème de super héros du 31 décembre 2017.
Outre la blague, ce personnage a synthétisé mes observations des habitudes de gratitude des habitants de l’écovillage.
Capitaine Gratitude est important pour moi parce qu’il symbolise mon désir de reconnaître et d’apprécier ce que j’ai, face au mécontentement qui semble toujours revenir par défaut.
Insatisfaction et biais négatif
Une des choses qui me rend le plus triste de la façon dont on vit sur cette planète récemment, c’est que, non seulement, pour se créer une richesse matérielle, notre mode de vie est injuste et insoutenable à long terme, mais c’est le fait qu’on n’apprécient même pas cette richesse.
T’sais, si au moins on appréciait ce que ça nous donne de complètement détruire les écosystèmes qui maintiennent notre espèce en vie, ça serait comme moins pire, mais on n’apprécie même pas.
Quand j’avais 21 ans, j’ai eu la chance de louer un appartement au 7e étage qui avait une vue magnifique sur l’horizon et les montagnes. La première fois que je l’ai vu, je me suis dit : « wow, je ne me tannerai jamais de regarder par cette fenêtre ! »…
Six mois plus tard, je ne la regardais même plus. Elle n’existait plus dans mon quotidien.
Je finis toujours par m’habituer au beau et au merveilleux. Et je reviens toujours à un état de satisfaction de base peu importe à quel point je suis riche. Peu importe où je suis. Peu importe avec qui je suis.
Et là, je te parle de richesse matérielle, mais moi, je suis aussi riche en relation. J’ai une conjointe que j’aime et qui m’aime avec un enfant géniale. Je vis dans un écovillage intergénérationnel de plus de 100 personnes. Je suis riche en créativité. Je suis riche en spiritualité parce que je travaille tous les jours à relever des défis qui sont en cohérence avec mes valeurs et c’est très porteur de sens dans ma vie.
Même avec tout ça, que je sais qui est unique et merveilleux, avec les années, quand je ne fais rien pour me le rappeler, je fini toujours par ne plus l’apprécier.
Et je ne suis pas le seul. Malgré notre niveau de vie occidentale et notre richesse d’un milieu de vie d’écovillage dans lequel il y a des niveaux d’entraide incroyable, une proximité avec la nature, beaucoup d’autosuffisance alimentaire, un mode de vie sain qui est porteur de sens… Malgré tout ça, je vois beaucoup de gens insatisfaits au quotidien.
Mais je sais, intellectuellement, que ces choses sont merveilleuses et rationnellement je veux les apprécier. Mais juste le savoir et le vouloir est insuffisant. Il faut, par tous les moyens, à tous les jours, tenter de créer un mouvement de résistance dans une dictature du biais négatif.
Le biais négatif est une tendance naturelle de notre cerveau à accorder plus d’attention et de poids aux expériences négatives qu’aux positives. Ça veut dire que, dans des situations similaires, les choses désagréables ou menaçantes restent plus ancrées dans notre mémoire que les choses agréables.
Dans les années 1970, un psychologue nommé John Gottman a étudié des milliers de couples pour comprendre ce qui fait le succès ou l’échec d’une relation.
Un des résultats majeurs de ses recherches est le « ratio de positivité ». Il a découvert que pour qu’une relation reste équilibrée et satisfaisante, il faut au moins cinq interactions positives pour compenser une interaction négative.
Ce ratio met en lumière le poids disproportionné des expériences négatives, lié au biais négatif de l’esprit humain. Une interaction négative, même brève, peut marquer profondément et éroder la satisfaction relationnelle. Gottman a observé que les couples avec un ratio inférieur à 5:1 avaient une probabilité bien plus élevée de divorcer.
Le biais négatif a été très utile dans l’évolution des humains. Nos ancêtres devaient être très attentifs aux dangers pour survivre.
Mais maintenant, qu’on n’est plus en mode survie, le biais négatif est probablement plus dommageable que pratique. Surtout quand on vit ensemble au quotidien. Comment est-ce que nous affecte ?
Vivre-ensemble
Voici ce que j’ai pu observer :
- De un, ça mine la dynamique de groupe. Une personne qui penche vers l’insatisfaction et le négatif aura une énergie qui va tirer le groupe vers le bas. Par son langage non verbale, la façon dont elle parle, sa façon d’interagir et de collaborer, et surtout sa façon de réagir aux problèmes qu’elle rencontre.
- De deux, la personne insatisfaite, va tenter de changer les choses à l’extérieur d’elle-même au lieu d’entamer le travail intérieur nécessaire à vivre ensemble. Ce qui est correct. Il y a des situations qui nécessitent un changement extérieur, mais quand t’es rendu à vivre ensemble, le travail intérieur doit primer sur le travail extérieur parce que si tout le monde essaie de changer les mêmes choses extérieurs en même temps, ça ne fonctionne pas. Mais tout le monde peut cheminer intérieurement en même temps.
- De trois, les relations entre les membres de la communauté intentionnelle doivent être une priorité. Si, je remarque uniquement les choses désagréables que l’autre fait sans prendre conscience de ce que cette même personne fait de super utile à ma vie, je vais moins apprécier cette personne. Si je l’apprécie moins, la relation est moins bonne. Plus de risque de conflit et d’incapacité à collaborer.
- De quatre, l’insatisfaction humaine est infinie. Même si le groupe travaille très fort à régler l’insatisfaction de certaines personnes, elles seront insatisfaites pour d’autres choses après. C’est très facile d’en prendre trop et de finir épuisé. Il faut apprendre à laisser aller et se détacher. Attention, il ne faut pas tomber dans l’extrême et ignorer tout. Il y a un niveau d’insatisfaction qu’il faut prendre très au sérieux et qui doit mener à des actions dans le collectif. Par contre, la plupart des insatisfactions doivent être laissées à l’individu. C’est très difficile de tracer la ligne entre les deux, mais si tu ne le fais pas, je te garantis que tu finis en burn out.
- Et de cinq, pour qu’un écovillage fonctionne moindrement bien, ça prend un minimum d’engagement à long terme. L’insatisfaction mène à un besoin de changement dans la vie d’un individu. Ça voudra dire quitter la communauté pour relever de nouveaux défis. Si plusieurs membres partent, s’il n’y a pas assez de nouveaux membres qui rejoignent, c’est la fin des haricots.
Gratitude
Donc, cette insatisfaction est programmée par défaut en nous et amène un bon lot de problèmes pour la communauté. Qu’est-ce qu’on peut faire pour améliorer cette situation ?
Je veux d’abord établir une nuance importante. Je vais parler de ce que moi, je peux faire en tant qu’individu. C’est très difficile, voire impossible de collectiviser des processus de cheminement personnel.
C’est le paradoxe du vivre-ensemble. L’amélioration profonde du collectif passe forcément par le cheminement de l’individu.
Donc qu’est-ce que moi je peux faire ? Et non qu’est-ce que la collectivité peut faire ?
Je te dis tout de suite qu’il n’y a pas de formule magique qu’on peut copier-coller d’un individu à un autre. Tout le monde est différent et des trucs qui marchent pour moi pourraient être inutiles pour toi, mais je crois qu’il y a des principes qui peuvent tous nous aider à apprécier ce que l’on a pour cheminer vers un meilleur vivre-ensemble.
Pour moi, être conscient du biais négatif n’est pas suffisant. Il faut mettre des choses en place pour essayer de le combattre tous les jours.
Après Capitaine Gratitude en 2017, je n’ai pas exactement mis en pratique des actions concrètes de gratitude dans ma vie.
Un peu plus tard, en 2022, on a fait un mois thématique sur la vision positive avec les jeunes de l’école. Il y avait des activités et des défis liés à comment voir le monde de façon positive. Et un des trucs pratiques que l’on testait était un journal de gratitude.
J’ai testé ce truc durant une semaine. En gros, tu écris quelques lignes pour remercier des gens ou des choses.
Quelques mois plus tard, en février 2023, j’étais déterminé à continuer l’idée du journal de gratitude. Et après avoir testé un peu de façon électronique, je me suis dit que ça serait mieux de physiquement écrire avec un crayon sur du papier.
Donc, j’ai commencé des recherches pour trouver un journal de gratitude, mais je ne trouvais pas exactement ce que je voulais et évidemment, il n’y avait rien de spécifiquement en lien avec la vie en communauté.
Alors j’ai créé mon propre journal de gratitude basé sur la vie en écovillage. Sans m’éterniser dans les détails, j’écris entre autres, merci à trois personnes de la communauté, merci à deux avantages de vivre ensemble, merci à une chose qui me pousse à me dépasser, merci à une chose que j’offre aux autres.
Je vais mettre ce journal en lien. Tu peux l’imprimer tel quel ou en faire une copie pour le modifier à ta guise.
🙏📖 Journal de Gratitude
https://docs.google.com/document/d/1V3FMPLf64L7AkWgahJ0cqM-I2sUoOxSVgJzh5RFI8WE/edit?usp=sharing
Durant les deux dernières années, j’ai testé de remplir une page par jour sans avoir l’objectif de absolument le faire tous les jours. Maintenant, après avoir rempli plus de 150 pages, je peux conclure que les périodes où j’ai rempli moins de pages semble correspondre à des moments plus difficiles.
Est-ce que je remplissais moins le journal parce que je me sentais mal ? Ou est-ce que je me sentais mal parce que je remplissais moins le journal ? Dur à dire objectivement, mais j’ai quand même le goût de voir ce qui arrive si j’essaie de vraiment le faire tous les jours pour une période de plus d’un an. C’est ce que j’ai commencé à faire depuis le 21 décembre dernier.
L’idée derrière cette pratique est de consciemment tracer des chemins dans ma mémoire. Donc de rendre certain souvenir plus solides afin de leur donner plus d’importance pour qu’il me reviennent à la conscience naturellement plus souvent au quotidien.
En gros, ce qui arrive avec les biais négatif, c’est que, sans m’en rendre compte, je trace beaucoup plus les chemins de mémoire des choses désagréables. Celles-ci finissent forcément par prendre plus de place dans ma mémoire et mon quotidien.
Après un moment de pratique de cahier de gratitude, j’ai pris conscience que je remarque plus les choses que j’ai le goût d’inscrire dans mon cahier. Donc, de façon aléatoire, dans ma journée, il me vient de vraiment bonnes idées pour les inscrire le lendemain matin dans le journal. Parfois je les note pour ne pas les oublier, d’autres fois je m’en souviens. Le goût d’avoir ces idées et de les noter fait que j’y suis plus attentif et trace encore plus ces chemins de gratitude dans ma tête.
J’ai aussi pris conscience qu’en écrivant plus de merci à des gens de l’écovillage dans le cahier de gratitude, j’étais plus porté à aller le dire directement aux gens.
Un autre truc que je mets en pratique depuis plusieurs années est devenu une habitude automatique. J’écris toujours merci à la fin d’un message écrit. Par exemple, quelqu’un me demande : « Où est-ce qu’on a mis un objet ? », je réponds : « Je l’ai vu à tel endroit. Merci. ».
Depuis quelques semaines, j’essaie deux autres trucs :
Le premier est de mettre une tâche récurrente dans mon agenda électronique qui à chaque jour me demande de dire merci pour quelque chose de ridicule. Dans les derniers jours, j’ai entre autres dit « Merci aux trombones qui tiennent des feuilles ensemble sans les brocher ! » et « Merci à la configuration qwerty du clavier 🙂 ».
Il y a une notion intéressante de l’absurde qui m’aide à laisser de côté le rationnel qui peut parfois être un piège de la vie collective.
Le deuxième truc à l’essai est de créer un mot de passe dans lequel un message de gratitude est encodé pour tracer un chemin chaque fois que le code est tapé. C’est une idée à laquelle j’ai été exposé il y a environ 10 ans. Un dénommé Momo Estrella a décidé de mettre une intention de pardonner à son ex dans son mot de passe qu’il tapait plusieurs fois par jours. Ça a fonctionné et il a continué à essayer de consciemment créer sa vie avec des mots de passe qu’il était obligé de changer chaque mois. Il a, entre autres, arrêté de fumer de cette façon. C’est une histoire inspirante et je te met le lien.
https://www.highexistence.com/how-a-password-changed-my-life/
Principes
Je suis sûr que tu vas développer tes propres trucs pour t’aider à biaiser ton cerveau positivement, mais il y a des principes qui selon moi peuvent s’appliquer à tout le monde :
- Le premier étant : Il faut consciemment y mettre du temps. Combien de temps consacres-tu par semaine à plus apprécier ta vie ? Est-ce que 5 minutes par jour te semble raisonnable ? 15 minutes ? Combien de temps es-tu prêt à mettre pour que tout le vie goûte meilleur ? Tu pourrais même être plus productif et regagner amplement ce temps et peut-être plus. Penses-y bien et mets le dans ton agenda au besoin
- Deuxième principe : Il faut que ce soit à chaque jour. Cette pratique, peu importe quelle qu’elle soit, doit avoir une constance, une régularité. Quand on avait fait le mois thématique sur la vision positive, j’avais comparé la gratitude à de la musculation. Comme si un jour mon cerveau allait être plus positivement fort et qu’à un certain moment, plus besoin de m’entraîner. Mais la comparaison n’est pas bonne. C’est pas ce que j’ai observé avec dans la pratique.
Pratiquer la gratitude c’est plus comme manger. À chaque jour, j’ai besoin de manger. Si je ne mange pas durant un jour ou deux, je ne vais pas mourir, mais je vais avoir faim. Je ne mange pas, j’ai faim. Je ne pratique pas la gratitude, je suis insatisfait.
- Et troisième principe : Il faut se battre avec l’énergie du désespoir. Peu importe le sport que tu t’imagines, ton adversaire est plus grand que toi. Il est plus rapide que toi. Il est plus agile que toi. Il a plus de talent que toi. Ta seule chance de gagner, c’est d’être plus déterminé et d’y mettre plus d’effort. Tu es David (ton intention de gratitude). Tu dois battre Goliath (le biais négatif). Et à chaque jour tu dois gagner ce combat dans lequel tu n’es largement pas favori.
Conclusion
Ma réflexion par rapport à la gratitude et la reconnaissance ne fait que commencer. J’ai plein d’idées dans ma tête et j’ai hâte de les essayer dans le futur. J’espère que ça t’inspire à mettre ta propre pratique en place.
J’ai encore le costume de Capitaine Gratitude quelque part dans ma garde-robe. Il est là pour me rappeler mon intention. Pour me rappeler qu’à tous les jours, je dois me battre pour apprécier ce que j’ai. Si j’y mets assez d’efforts, je pourrai peut-être transmettre cette intention à une nouvelle génération.
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