Se responsabiliser pour vivre en communauté

C’est pas toujours facile de vivre en communauté. Aujourd’hui, je travaillais à faire un repas pour tout le monde, lorsque quelqu’un a fermé les fours qui faisaient cuire mes délicieuses tourtes aux carottes. Résultat, quand est venu le temps de manger, c’était pas cuit. Les gens devraient vraiment faire attention aux fours. 

Un peu plus tard, y’a George qui était fâché contre moi. (chuchoté : je connais personne qui s’appelle George…c’est juste un exemple fictif). Il disait : « T’as pas fait ta tâche d’aider à la vaisselle. J’ai encore dû le faire à ta place ! J’ai pas juste ça à faire, moi ! ». Il était fâché et ça m’a blessé. Clairement, George devrait régler ses problèmes de colère. 

Après ça, on s’est fait une réunion du cercle cuisine et on n’arrivait à rien. Tout le monde parlait en même temps. On passait d’un sujet à l’autre sans rien régler. C’était le chaos. Ça nous a pris deux heures juste pour décider du menu des sept prochains jours. On devrait vraiment mieux organiser nos rencontres.

C’est incroyable toutes ces choses qui m’arrivent en vivant en communauté. Ça arrive toujours à moi ces trucs. Toutes des choses sur lesquelles je n’ai AUCUN pouvoir.

Là où je veux en venir n’a rien à voir avec la gestion collective d’une cuisine, ou le partage des tâches, ou la communication et les émotions, ou l’organisation de réunions…

Je veux en venir à la construction consciente d’une croyance que nous avons expérimenté depuis plusieurs années dans un contexte de vie en communauté intentionnelle, qui est la suivante : 

« Je suis responsable à 100% de TOUT ce qui m’arrive. »

Avant de poursuivre, je veux dire que tout ce qui sera dans cette vidéo est mon interprétation personnelle de la chose. Je n’ai pas la vérité, ce n’est que mon point de vue.

De plus, c’est quelque chose qui peut s’appliquer dans la vie « normale » de société occidentale du 21e siècle, mais j’en parle vraiment dans un contexte de vie en communauté intentionnelle.

Aussi, je n’ai jamais été conscient d’un groupe qui vit ensemble qui est arrivé à une conclusion similaire. Je vois comment ça pourrait être une position extrême, moralisatrice et probablement controversée, et je vais faire mon possible pour bien l’expliquer et la nuancer. J’ai sûrement plusieurs biais et angles morts. Tu peux me les mettre en commentaire si tu en vois.  

La responsabilisation

Mais revenons à la responsabilisation. Les situations mentionnées en introduction sont toutes des exemples de déresponsabilisation dans lesquelles, ce n’est pas ma faute. Je ne suis pas responsable. Quelqu’un ou quelque chose d’autre est à blâmer.

En gros, à partir de cette perception, ces situation, me compliquent la vie, me dérangent, je les subis et je ne peux rien faire pour les changer… et effectivement je ne fais rien.

Une des idées derrière la croyance « je suis responsable à 100% » est de décaler mon point de vue vers une position qui va ultimement m’amener à trouver des solutions. 

« Les gens devraient vraiment faire attention aux fours » …NON, Je suis responsable à 100% de TOUT ce qui m’arrive. Peut-être que je peux mettre un message sur la poignée du four pour m’assurer que personne ne l’éteigne. Peut-être que je peux me mettre une minuterie qui sonne toutes les 15 minutes pour me rappeler d’aller voir le four afin de m’assurer que ça cuit bien.

« Clairement, George devrait régler ses problèmes de colère » …NON, Je suis responsable à 100% de TOUT ce qui m’arrive. D’abord, j’aurais dû assumer ma tâche, c’est clairement ma responsabilité, mais peut-être que j’avais une bonne raison de la rater. Comme une urgence de dernière minute. Peut-être que j’aurais pu demander à quelqu’un de me remplacer. Peut-être que j’aurais pu communiquer à George d’avance que j’avais une urgence et que je ne pourrais pas être présent.

« On devrait vraiment mieux organiser les rencontres » …NON, Je suis responsable à 100% de TOUT ce qui m’arrive. Peut-être que je pourrai faire des recherches sur des pratiques de réunion plus efficaces. Peut-être que je pourrais suivre une formation et offrir d’être facilitateur lors de futures réunions.

À partir du moment où je crois que je suis responsable, j’arrête de mettre mon attention sur ce que les autres peuvent changer et je focus sur ce que, moi, je peux faire. Je reprends mon pouvoir dans mes mains plutôt que de le donner aux gens que je crois responsable. 

À chaque fois que tu t’entends dire. Il devrait faire ça. Elle devrait faire ça. On devrait faire ça… Essaie de le changer en : Je devrais faire ça.

Quand on vit ensemble et qu’on travail sur des projets ensemble, dans un cadre dans lequel on ne monétise pas notre collaboration, dans lequel il y a plus ou moins d’autorité pour encadrer nos réactions émotionnelles, les situations où tu vas te trouver à dire que c’est la faute de quelqu’un d’autre ou de quelque chose d’autre peuvent être très…très…très nombreuses. 

Et le problème d’une croyance de non-responsabilité, c’est qu’elle ne mène qu’à des problème :

  1. D’abord, ça cause des conflits. Quand je ne suis pas responsable. Ça devient trop facile de blâmer les autres, de développer une attitude de jugement moralisatrice qui pourrait mener à déshumaniser l’autre, à la haine, à une dynamique de pouvoir pour essayer de changer l’autre de le dominer. Et à l’autre de se fâcher contre cette tentative de le changer. 

Si je suis incapable de dormir à cause du chien du voisin et j’essaie de lui faire changer ses habitude, il y a de bonne chances qu’on se déteste et qu’on soit incapable de vivre ou collaborer ensemble à cause de cette situation.

  1. Deuxièmement, ne pas prendre la responsabilité mène à aucune action, aucune initiative. C’est une sorte de biais du statu quo. Quand ça ne nous convient pas, à part se plaindre, on ne fait rien. Et, au contraire, pour bien vivre ensemble, on a besoin d’un constant changement et d’évolution régulière.
  1. Troisièmement, la perspective de non responsabilité est souvent négative. Elle met en valeur tout ce qui va mal plutôt que ce qui va bien ou ce qui pourrait aller encore mieux. Ça mine la dynamique de groupe.
  1. Et finalement, là où je veux en venir, c’est qu’on est là, comme des cons à se dire qu’on est dans un nouveau paradigme de l’humanité, qu’on va prendre des décisions ensemble, qu’on va mettre en place une gouvernance participative, qu’on n’a plus besoins de hiérarchies, que l’autorité est une fonction désuète dans nos systèmes organisationnelle et qu’il va y avoir une équité dans le partage du pouvoir. Et, sans même s’en rendre compte, en se déresponsabilisant, on donne tout le pouvoir à une seule personne ou à un petit groupe de personnes ! Et là on dit : mais là, telle personne à trop de pouvoir, ce n’est pas juste. Ben oui, mais arrête de lui donner ton pouvoir !

De façon naturelle, le pouvoir sera toujours directement lié à la responsabilité. S’il y a une distribution injuste du pouvoir, c’est qu’il y a aussi une distribution injuste de la responsabilité.

Tout le monde connaît la phrase : 

« De grands pouvoirs, impliquent de grandes responsabilités »… l’inverse est aussi vrai : « Des grandes responsabilités, impliquent de grands pouvoirs ». Ça prend aussi une équité dans le partage des responsabilités pour bien partager le pouvoir !

Si la plupart des individus d’un groupe ne prennent pas leur responsabilité, ils ne prendront pas le pouvoir qui leur est dû et ce sera impossible de partager équitablement le pouvoir. 

Responsabilité et contrôle

Minute papillon, je ne peux pas être responsable à 100% de tout ce qui m’arrive. C’est ridicule. Il y a plusieurs choses sur lesquelles je n’ai aucun contrôle. Je ne peux donc pas dire que j’en suis responsable.

Oui et, c’est là que ça se complexifie un peu. 

On est d’accord qu’il y a une zone de choses que l’on contrôle et une autre zone de choses qui peuvent nous arriver sur lesquelles on a aucun contrôle. On ne contrôle pas les autres humains, on est soumis à des lois gouvernementales qui sont difficiles à changer, on n’a aucun contrôle sur les éléments naturels. Si un tremblement de terre détruit ma maison, je ne peux pas y faire grand chose.

Entre les deux zones, il y en a certainement une troisième qui est liée à la croyance. Si je crois que j’ai du contrôle et que je suis responsable, je serai peut-être plus créatif et déterminé à trouver des idées qui pourraient fonctionner. Alors que si j’y crois pas, ben j’y arriverai pas c’est sûr.

Pour la zone de non contrôle, il y a deux façons de voir les choses pour en prendre la responsabilité. L’une est spirituelle, l’autre non. 

Je peux croire qu’il y a une force qui balance l’univers. Et que ce qui m’arrive, je l’ai attiré consciemment ou inconsciemment pour m’aider à cheminer pour devenir une meilleure personne. Ou bien c’est une sorte de conséquence à une bonne ou mauvaise action que j’aurai pu faire.

Je peux aussi croire que, malgré que je n’ai pas de contrôle sur ce qui arrive, c’est simplement la nature chaotique et aléatoire de l’univers, je peux quand même avoir du contrôle et de la responsabilité sur ma réaction à l’événement incontrôlable.

Plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens, mais même devant les plus grands défis, on a toujours un choix à faire sur comment on le perçoit et comment on y réagit. Certains grands personnages de l’histoire l’ont démontré.

Réaction et bagage émotionnel

Une bonne partie de comment on réagis à ce qu’on ne contrôle pas est liée à notre bagage émotionnel individuel. 

Est-ce que, vraiment, je peux changer les racines de mes réactions émotionnelles qui sont basées sur l’éducation que j’ai reçu, les choses difficiles aléatoires qui me sont arrivées dans ma vie et peut-être même sur des bagages émotionnels intergénérationnels ? C’est là que c’est délicat et controversé.

J’aime croire que oui, mais d’autre fois, force est de constater que les individus ne changent pas vraiment. Je peux certainement dire que je fais de mon mieux pour évoluer et travailler sur moi pour la prochaine génération, mais je vois bien les limites. Je dis pas que c’est impossible, mais c’est hautement complexe d’arriver à guérir des blessures émotionnelles qui prennent racine à la base même de notre personnalité.

Pour moi, que j’arrive à changer ou non mon bagage émotionnel m’importe peu. Construire la croyance que j’en suis responsable me redonne mon pouvoir et ma motivation d’essayer de changer… que j’y arrive ou pas.

Pièges de cette croyance

Un des pièges de cette croyance de responsabilité totale serait de ne pas être capable d’accepter ce sur quoi je n’ai pas de contrôle, de devenir obsédé, un peu fou et que toute ma vie soit accaparé par mes tentatives d’essayer de changer ce qui est hors de ma portée. Il y a un équilibre à avoir entre acceptation et responsabilisation, mais les deux ne sont peut-être pas opposés. Ils pourraient être complémentaires. Me responsabiliser sur ma réaction à quelque chose pourrait m’aider à me détacher de la chose elle-même et l’accepter en séparant clairement là où j’ai du pouvoir et là où je n’en ai pas.

Un autre danger serait d’être incapable de me détacher du résultat et de mes attentes. Je pourrais déployer beaucoup d’énergie pour arriver à un idéal qui est le mien. Alors que, lorsqu’on vit en communauté intentionnelle, quand on lance une idée et qu’elle passe par l’intelligence collective, le résultat est souvent différent de l’idée initiale. Je pourrais être très déçu, mais serais-je responsable de déceptions car je me serais trop fait d’attentes ?? Hummmm.

Aussi, quand plusieurs se responsabilisent à un haut niveau et prennent leur pouvoir dans un groupe, ça peut enlever de la motivation et raison d’être à certains individus du groupe à se responsabiliser. Ils pourraient simplement se laisser porter par la responsabilité des autres sans jamais se sentir concerné.

Exemple personnel

Je vais finir avec un exemple concret que j’ai vécu il n’y a pas si longtemps. 

J’ai un enfant de 6 ans qui est merveilleux et qui, au cours des dernières années, a attrapé tous les virus respiratoires pour les refiler à ses parents. Je suis quand même un grand fidèle de cette croyance « je suis responsable à 100% de tout ce qui m’arrive », mais dans cette situation-là, je la vivais vraiment comme une victime. Je me disais (à la blague, mais je le pensais quand même) que mon enfant était un incubateur à microbes. C’est ça d’être parent de jeunes enfants, on est tout le temps malade. J’allais même jusqu’à être fâché contre d’autre parents du même groupe d’âge qui sortaient voir leur famille durant le weekend et qui revenaient malades la semaine suivante en les tenant responsable du rhume que j’allais avoir, par l’entremise de mon enfant, quelques jours plus tard.

Cette situation a atteint son paroxysme l’an dernier alors que j’ai attrapé une pneumonie suite au virus de l’influenza. J’ai été invalide durant deux mois, je suis allé deux fois à l’urgence et en me rétablissant, j’ai attrapé un autre rhume, alors que je ne sortais pas du tout de chez moi et que j’arrivais à peine à dormir.

Suite à cette aventure, je me suis remis un peu en question. Est-ce vraiment la faute des enfants ou des autres parents si je suis malade ? Est-ce que je fais vraiment tout ce qui est en mon pouvoir pour permettre à mon système immunitaire de combattre les maladies respiratoires ? Ben la réponse était non. Je me suis mis à prendre de la vitamine c et d à tous les jours (j’ai pas arrêté depuis), j’ai réussis à trouver un truc pour gérer un problème de digestion qui m’empêchait de dormir, j’ai fait des avancés sur un problème de posture que ça fait 20 ans que j’essaie de corriger qui me gruge tout le temps de l’énergie.

Est-ce que c’est ça qui a fait que j’ai presque pas été malade depuis l’an dernier ? Peut-être. Est-ce qu’il y a eu moins de virus au cours des derniers mois ? Peut-être. Est-ce que c’est juste un placébo ou un biais de ma perception de vision positive ? Peut-être. Est-ce qu’en réalité ça a vraiment changé quelque chose ?

Peu importe, au fond, à quoi ça servait de blâmer les enfants et les autres parents pour les maladies que moi j’avais ? À rien, ça faisait juste créer de la méfiance, des conflits, des situations désagréables pour l’éducation des enfants. 

Conclusion

La croyance « je suis responsable à 100% de tout ce qui m’arrive » ne change peut-être pas grand-chose dans les faits. Je ne peux toujours rien changer aux choses que je ne contrôle pas. La zone sur laquelle je peux avoir plus d’impact selon ma croyance est probablement très mince. Mes réactions émotionnelles restent conditionnées par un système complexe construit sur plusieurs décennies et c’est très difficile de les faire évoluer. Par contre, en y croyant je vais vraiment être une personne plus fiable, proactive et collaborative.

C’est aussi en ramenant le blâme vers moi que j’entretiens de meilleures relations avec les autres. C’est probablement ça le plus grand atout de cet état de conscience. Les relations sont l’élément vital d’une communauté. Pas de bonnes relations, pas de communauté. La responsabilisation peut certainement nous aider à les préserver.

C’est aussi en me responsabilisant que je vais reprendre mon pouvoir et qu’on pourra améliorer la gouvernance collaborative dans laquelle tout le monde peut s’exprimer.

Je trouve vraiment qu’en ce moment ces idées de préserver les relations et partager équitablement le pouvoir sont des très gros défis à surmonter pour les communautés intentionnelles. Des fois, je me demande quoi faire et j’ai pas l’impression que j’ai la capacité de changer grand chose. Après, je me souviens que j’en suis responsable à 100%.


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