« Vivre dans une commune nouveau genre à 74 ans. »
C’est le genre de titre qu’on peut lire dans un article de presse. Et à chaque fois, je tique un peu.
On utilise encore le mot commune en 2024 ?
Je comprends le point de vue des journalistes : le mot parle à tout le monde. Monsieur et madame Tout-le-Monde ne connaissent pas forcément les termes habitat participatif ou cohabitat. Et oui, commune attire plus de clics.
Mais tout de même… ça fait au moins quarante ans qu’aucune communauté intentionnelle ne se définit comme une commune.
Alors, pourquoi cette confusion ? Et surtout : quels mots employer aujourd’hui pour parler de ces lieux où l’on choisit de vivre autrement ?
Cela fait quelque temps que je réfléchis à ce sujet. J’aimerais qu’on puisse établir une sorte de vocabulaire de base — pas un dictionnaire officiel, mais au moins un terrain d’entente. Parce qu’entre écovillage, oasis, coliving, écolieu ou habitat participatif, les termes se mélangent, se recoupent, et ne désignent pas toujours la même chose.
Avant tout, il faut dire une chose : ces mots ne sont pas figés. Ils se chevauchent, évoluent et reflètent souvent des sensibilités culturelles différentes. Deux groupes ayant des fonctionnements similaires peuvent se décrire avec des termes complètement distincts. Il n’existe pas de « bonne » définition ; chaque communauté choisit celle qui correspond le mieux à son identité.
Le cœur du mouvement : les communautés intentionnelles
Commençons par la base : communauté intentionnelle.
C’est le terme le plus large et le plus ancien pour désigner un groupe de personnes qui choisit de vivre ensemble selon une intention commune : écologique, spirituelle, sociale, politique ou autre. Le mot vient directement de l’anglais intentional community, popularisé notamment par le FIC (Foundation for Intentional Community), un réseau majeur aux États-Unis.
En français, le mot communauté gêne parfois. Il rappelle des images de sectes, ou de groupes fermés des années 70. Certains préfèrent donc parler de collectif intentionnel, mais le sens reste le même : des personnes qui s’organisent pour habiter autrement et donner du sens à leur vivre-ensemble.
Le mot commune, lui, désigne historiquement des communautés à partage de revenus — et encore aujourd’hui, aux États-Unis, certaines utilisent ce terme dans ce contexte. Mais en français, presque personne ne le fait plus, justement à cause de cette connotation passée.
Si vous tenez à employer commune, gardez-le pour parler d’une communauté intentionnelle à partage de revenus — comme Le Manoir, au Québec, qui préfère d’ailleurs éviter le mot.
L’habitat participatif et le cohabitat
Sous la grande famille des communautés intentionnelles, on trouve plusieurs formes d’habitat collaboratif.
En France, le terme le plus courant est habitat participatif. Il regroupe plusieurs expressions : habitat groupé, habitat coopératif, habitat partagé. Ces termes ont été progressivement unifiés sous cette bannière.
Au Québec, on utilise plus souvent cohabitat, traduction directe de cohousing, le mot anglais inventé au Danemark dans les années 1960.
Le principe : plusieurs foyers vivent dans des logements privés mais partagent des espaces communs — cuisine, salle polyvalente, jardin, outils, etc. L’autogestion et la gouvernance participative sont des valeurs clés du mouvement.
En résumé : habitat participatif (France) et cohabitat (Québec) désignent la même réalité, une forme structurée et collaborative de vie collective.
Les éco-communautés et leurs multiples branches
Le mot éco-communauté crée souvent la confusion. Pendant longtemps, je l’ai moi-même utilisé comme synonyme de communauté intentionnelle. Mais depuis que j’ai discuté avec Gabrielle Anctil — cofondatrice d’un projet dont on a parlé dans notre podcast —, c’est devenu plus clair : une éco-communauté se distingue par sa vocation écologique.
Autrement dit, toutes les éco-communautés sont des communautés intentionnelles, mais toutes les communautés intentionnelles ne sont pas des éco-communautés.
C’est une sous-catégorie : un ensemble de lieux axés sur la permaculture, l’autonomie, les énergies renouvelables, la réduction des déchets ou la reconnexion à la nature.
D’autres variantes existent : écocommunauté (fusion du double « co »), éco-collectivité, éco-hameau. Le sens reste le même, seul le style diffère.
Les écovillages, oasis et écolieux
Le mot écovillage est aujourd’hui l’un des plus connus dans ce champ lexical. Il s’agit d’un modèle bien défini à l’échelle internationale, soutenu par des réseaux comme le GEN (Global Ecovillage Network).
Un écovillage, c’est une communauté intentionnelle où l’écologie, la vie collective et l’autonomie sont au cœur du projet. Certains sont ruraux, d’autres urbains ; certains très communautaires, d’autres plus indépendants, mais il y a toujours les quatre volets de la régénération (social, écologique, économique et culturel).
L’éco-hameau désigne souvent une version plus petite : quelques foyers regroupés dans une logique de mutualisation et de respect du vivant.
En France, on trouve aussi le mouvement des oasis, soutenu notamment par la fondation de Pierre Rabhi.
Les oasis de vie sont des lieux habités, tandis que les oasis ressources sont des projets écologiques ouverts au public mais pas forcément résidentiels. On peut y ajouter les écolieux et les tiers-lieux, souvent hybrides entre habitat, lieu culturel et expérimentation sociale.
Ces termes appartiennent tous à la branche écologique du mouvement des communautés intentionnelles.
Les formes spirituelles, thérapeutiques et sociales
Certaines communautés sont rassemblées autour d’une vision spirituelle : chrétienne, bouddhiste, ou simplement axée sur la méditation et la pleine conscience.
D’autres sont sociothérapeutiques, c’est-à-dire dédiées à l’accompagnement de personnes ayant besoin de soutien psychologique, médical ou social.
On trouve aussi des communautés de séniors, souvent autogérées, où les membres de 55 ans et plus choisissent de vieillir ensemble dans un cadre solidaire.
Ce qui n’est pas (tout à fait) une communauté intentionnelle
Certains projets, bien qu’écologiques ou collectifs, ne relèvent pas vraiment du mouvement des communautés intentionnelles.
Prenons l’écoquartier : c’est un aménagement urbain durable, souvent piloté par des promoteurs ou des municipalités. Les habitants y partagent parfois des valeurs communes, mais sans nécessairement s’être choisis ni autogérés.
Même chose pour les villes en transition ou les villages de mini-maisons : ce sont des démarches citoyennes inspirantes, mais sans la dimension communautaire quotidienne du vivre-ensemble intentionnel.
Et puis, il y a le coliving.
Là, on partage des espaces, c’est écologique, c’est convivial… mais c’est géré par une entreprise. Ce n’est pas de l’autogestion, c’est un modèle commercial.
Comme le dit Gabrielle Anctil dans son livre Loger à la même adresse, le coliving n’est pas une communauté intentionnelle.
C’est un peu tous les avantages du vivre ensemble — sans les défis.
Et pourtant, ce sont souvent ces défis qui nous font grandir, qui nous forcent à apprendre à collaborer, à dialoguer, à composer avec les autres. C’est ce travail-là, parfois inconfortable, qui permet de bâtir du collectif durable.
En résumé : les bons mots pour les bons mondes
Si on voulait résumer, on pourrait imaginer un grand arbre :
- Communauté intentionnelle → la racine commune à toutes les formes.
- Habitat participatif / Cohabitat → version collaborative et structurée.
- Éco-communauté → version à vocation écologique.
- Écovillage, éco-hameau, oasis, écolieu, tiers-lieu → ses branches les plus visibles.
- Communauté spirituelle / thérapeutique / de séniors → variantes sociales ou de sens.
- Communauté à partage de revenus → seule situation où le mot commune garde sa pertinence.
Tout le reste — coliving, écoquartier, mini-maisons — s’en inspire, mais reste en périphérie.
Et le mot « commune », alors ?
On y revient : non, on n’utilise plus commune pour parler de ces projets.
Le mot a vieilli, il porte trop d’images d’un autre temps : les années 70, les idéaux bruts, parfois les dérives.
Les communautés intentionnelles d’aujourd’hui sont beaucoup plus diverses, réfléchies, structurées. Elles cherchent à bâtir des modèles de vie durables, pas à rejeter le monde.
Alors, la prochaine fois que vous lirez un article titré « Une nouvelle commune écolo voit le jour », vous saurez :
ce n’est pas une commune, c’est probablement un écovillage, un habitat participatif, ou un collectif de vie.
Et si le journaliste persiste, on pourra gentiment lui dire :
« En fait, plus personne n’utilise ce mot depuis quarante ans. »
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