Appréciation de livre : Walden Two

Je crois que la première fois où j’ai entendu parler de Walden Two, c’est dans cet article à propos de Kat Kinkade sur le blog Commune Life. Ou bien était-ce à travers des infos sur Twin Oaks comme quoi la communauté a commencé en s’inspirant de ce livre, mais n’applique, maintenant, plus les principes du béhaviorisme ?

J’ai reçu ce livre en cadeau pour ma fête (merci Camille !) et je l’ai lu principalement durant mes vacances de fin juin 2023.

C’est la version (originale anglaise) de 1976 avec la préface 28 ans plus tard de B.F. Skinner, mais le livre a été écrit en 1945 et publié en 1948.

Mon désir de lire cet ouvrage était surtout lié à comprendre ce qui a motivé la création de plusieurs communautés intentionnelles réelles (dont Twin Oaks, fondé en 1967, qui existe encore aujourd’hui) inspirées par cette histoire bien fictive d’une communauté utopique basée sur l’application et l’expérimentation d’une science comportementale.

Attache tes lunettes de nerd avec de la broche 🤓
On va descendre dans un beau trou de lapin bien profond 🕳️🐇

L’Histoire

En gros, l’histoire du livre est assez banale. Deux profs d’université, accompagnés de quelques autres visiteurs, vont séjourner dans la communauté Walden Two. Dans laquelle pas moins de 1000 personnes vivent en harmonie.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue. Tout au long du livre, ces deux universitaires, Burris (le narrateur) et Castle, visitent la communauté et ont des discussions et des débats sociaux et philosophiques avec le fondateur de la communauté, nommé Frazier, et principal ingénieur de comportement des membres.

On comprend que l’auteur, lui-même docteur en psychologie et recherchiste en science comportementale, a essayé d’imaginer à quoi ressemblerait un monde dans lequel le béhaviorisme serait une science bien solide et qu’il serait possible, à travers des expérimentations de renforcement positif, de planifier le comportement des gens pour sortir d’une culture de compétition et la remplacer par une culture de coopération pour optimiser et faire évoluer la société.

Frazier représente la partie de l’auteur qui croit farouchement en sa science comportementale. Castle est son côté septique qui remet en question et croit que c’est trop beau pour être vrai. Et le narrateur, Burris, est probablement la véritable position de B.F. Skinner par rapport à sa science comportementale.

D’ailleurs…
B.F. Skinner = Burrhus Frederic Skinner…
Burrhus ~ Burris…
On peut faire le lien comme quoi le nom de ce personnage ressemble étrangement au premier prénom de l’auteur 😉

Je ne recommande pas à monsieur madame Tout-le-monde de lire ce livre. La description de la communauté est très intéressante, mais ce n’est pas spécialement bien écrit ou intrigant. Les personnages ne sont pas particulièrement bien étoffés ou intéressants.

La seule fois où j’ai eu de la difficulté à poser le livre, c’est (alerte au divulgâcheur… même si y’a pas grand chose à divulgâcher) à peu près au deux tiers, Burris rencontre une personnage qui semble intéressant, mais qu’on revoit pas par après.

À peu près au même moment, on apprend qu’il existe quatre autres communautés qui pratiquent la même philosophie dont une en construction à proximité (Walden Six). Ça donne un effet d’un Walden Expanded Universe, mais après on retrouve le même rythme qu’au début. Des conversations entre Castle, Burris et Frazier.

Si vous connaissez un peu le cinéma, il existe des scènes qui sont nécessaires à la compréhension du public où des personnages expliquent ce qui se passe. On appelle ça de l’exposition. C’est souvent pénible, mais nécessaire. Dans ce livre, c’est 95% d’exposition. D’un point de vue structure d’histoire, c’est pas très intéressant.

Walden What ?

Le nom de la communauté, et du livre, vient d’un autre livre appelé Walden, or Life in the Woods de Henry David Thoreau qui raconte sa vie dans la forêt à l’écart du luxe de la société de 1845 à 1847.

Il choisit de vivre en retrait de la ville avec le strict minimum et pour développer une connexion forte avec la nature. Comme quoi, on a pas inventé le minimalisme en 2015. À travers tout ça, il philosophe sur la société.

Cette expérimentation, véritablement vécue par Thoreau, se déroule près d’un lac appelé Walden Pond. D’où le nom Walden. Pourquoi ce lac s’appelle-t-il ainsi ? Ben là, je sais pas et je crois pas que c’est pertinent de creuser plus.

Donc B.F. Skinner s’inspire de cette expérimentation à vivre plus simplement et suggère une expérimentation semblable, mais au lieu d’une seule personne dans les bois, ça serait une communauté de plusieurs centaines de personnes.

D’où le nom Walden Two. La deuxième expérimentation Walden. Et, à tout ça, il mélange sa science théorique du béhaviorisme pour démontrer sa potentielle utilisation.

bé·a·vyo·rism

Mais, tiens donc, parlons-en de ce fameux béhaviorisme (bé·a·vyo·rism, en anglais behaviorism). N’est-ce pas ? Cette science comportementale qui va complètement changer le monde.

Dans le livre, elle est beaucoup plus vantée qu’expliquée. Il dit surtout que de renforcer le comportement de façon positive (récompenser) et beaucoup plus efficace que la façon négative à laquelle on est habitué (punir, emprisonner, etc.)

À un moment, il va plus en détail dans son application en décrivant certains exercices pour les enfants afin de construire une tolérance à la jalousie, la colère, la peur, la tristesse, etc. Dans le but que ces émotions ne soient pas problématiques dans la vie collective.

Comme cette communauté n’existe pas l’auteur n’est pas en mesure de faire les expérimentations nécessaires pour définir exactement cette science comportementale. Donc il n’en parle pas trop dans le détail parce qu’il ne sait pas vraiment, mais il émet certaines hypothèses dont il n’a aucune idée de résultats réels.

Selon Skinner, l’environnement dans lequel on vit à aussi une grande influence sur le comportement. Il est donc soigneusement réfléchi par les architectes.

Tout cela reste hautement hypothétique et relève un peu de la pensée magique. L’humain est extrêmement complexe. Va-t-on, un jour, réussir à certifier un cheminement certain vers le bonheur avec un design comportemental ?

On remplacerait la religion, la morale, le gros bon sens, la spiritualité, le cheminement personnel, la culture par une science qui nous garantie de devenir une personne calme, harmonieuse, respectueuse, reconnaissante, bienveillante, détachée, qui accepte facilement le changement, émotionnellement souple et responsable, qui communique bien, qui aime inconditionnellement, qui pardonne facilement, empathique, altruiste, confiante, joyeuse, créative, entreprenante, patiente, optimiste, fiable, structurée, balancée, autonome, résiliente, engagée et authentique*. Rien que ça… Ça serait quand même magique !

*Ce n’est pas ce qui est dit dans le livre. C’est plutôt mon estimation personnelle des qualités nécessaires à une belle vie collective.

Skinner publia plus tard que « Le béhaviorisme n’est pas la science du comportement humain ; il est la philosophie de cette science ». Cette philosophie nous permet de se poser les questions suivantes :

→ Une science du comportement est-elle possible ?
→ Peut-elle rendre compte de tous les aspects du comportement humain ?
→ Quelles peuvent être ses méthodes ?
→ Ses lois sont-elles aussi valides que les lois de la physique et la biologie ?
→ Sur quelles techniques peut-elle déboucher ?

La belle communauté

Selon Living Walden Two (ma prochaine lecture 📚), pas moins d’une trentaine de projets de communauté ont été inspirés par la publication de B.F. Skinner. Certains motivés par la recherche scientifique, d’autres par cette description de la vie communautaire.

On a tous, encore aujourd’hui, cet impression profonde, cet instinct viscéral que notre société de compétition, de consommation, de destruction est défectueuse à ses racines et qu’elle pourrait être bien plus que ce qu’elle est.

Laissez-moi vous dessiner une société où :

⌚ les gens ne travaille que 4 heures par jour,

🤯 les personnes travaillent où elles veulent, quand elles le veulent,

💰 on fonctionne sans argent,

✊ il n’y a plus de classes sociales et d’iniquités,

👫 existe une égalité homme-femme à tous les niveaux,

🔪 il n’y a pas de crime, pas de prison,

💣 il n’y a plus de guerre, de souffrance et de malheur personnel

🏥 tout le monde reçoit les meilleurs soins de santé physique et mentale,

🤖 il existe une productivité à la fine pointe sans avoir besoin de croissance infinie,

❤️ il n’y a pas de jalousie, de peur, de colère, de conflit entre les gens,

👶 les enfants sont prit en charge par les secteurs de travail de la communauté (donc les parents n’ont plus besoin de se lever la nuit pour s’occuper des enfants… le travail de parent (pricipalement femme) à la maison n’existe plus),

🎯 il n’y a pas de publicité et de surconsommation,

🌎️ la préservation et régénération de l’environnement est là par défaut… sans grands efforts.

C’est ça le portrait que l’auteur dresse de cette communauté intentionnelle utopique. Béhaviorisme ou pas, ça donne quand même le goût d’y vivre !

J’y vivrais bien.

Pas que j’ai pas une belle vie privilégiée en ce comment, mais Walden Two serait définitivement un upgrade.

Tout le monde est heureux et tout est hyper bien planifié. Les intérêts du groupe passent avant l’intérêt de l’individu. Tous les maux de la vie humaine ont été conquis par la science. Let’s go la science !

Dans la réalité, on est probablement encore à quelques centaines d’années d’arriver à ce niveau.

Je suis très d’accord avec l’auteur sur un point important : l’amélioration de la vie collective passe forcément par l’évolution de l’individu. Selon Skinner, à travers la science comportementale. J’ai plus l’impression que ce sera à travers l’évolution de la culture du développement personnel et spirituel à travers plusieurs générations.

Cette évolution individuelle est, pour l’instant, beaucoup plus proche de l’art et de la religion que de la science. Trop de choses se passent dans notre inconscient. On ne s’en rend pas compte.

La chose qui me semble le plus invraisemblable à propos de cette communauté est qu’elle n’a que dix ans d’existence. Selon moi, ça prendrait plus de 50 ans, voire 100 ans, pour construire une culture aussi différente de la norme de l’époque (qui ressemble pas mal à celle d’aujourd’hui).

Je peux comprendre que les enfants scientifiquement éduqués soient différents et aptes à bien vivre dans ce système. Par contre, puisque la majorité de l’éducation comportementale se déroule avant l’âge de 7 ans, aucun enfant ne sera rendu à l’âge adulte après 10 ans.

Aussi, les adultes qui arrivent avec leurs traumas, leurs habitudes, leur culture d’un monde de compétition et d’individualisme seront-ils amadoués par un livre de règlements appelé de Walden Code ?

On ne sait pas exactement tout ce qui se trouve dans le Walden Code. Faut garder le mystère quand on connait pas la recette. Frazier mentionne trois règles dont une est assez drôle et intéressante :

🧾S’abstenir de faire des commérages sur la vie personnelle des membres.

Il y a beaucoup de commérages dans une communauté. Ça a évidemment des effets négatifs comme créer des jugements et, ultimement, des conflits. Cependant, il y a peut-être des effets positifs aussi… comme créer des liens sociaux. Il y a probablement un niveau de commérage qui est divertissant et inoffensif, mais qui devient problématique dépassé un certain seuil.

Influenceur de communauté

Je pense qu’on est (nous sommes) toutes et tous conscient, incluant celles et ceux qui ont lu ce livre au sommet de sa popularité dans les années 1960-1970, que cette communauté est utopique. Que c’est un idéal inatteignable.

Ça a quand même donné le goût à plusieurs pionniers de fonder des communautés intentionnelles qui aspirent à se rapprocher de cet idéal. Sans jamais l’atteindre nécessairement.

En soit, c’est un travail de vision-mission-valeur clé en main pour qui voudrait bien l’utiliser.

Comme discuté avec Fleure dans l’épisode 13 ~ Les 36 Chandelles, c’est très important d’avoir une vision et un idéal forts. Que l’on atteigne ou non cet idéal est peu important. Ce qui compte, c’est de travailler ensemble dans la même direction.

On dira ce qu’on voudra sur ce livre, son influence évidente sur le mouvement des communautés intentionnelles n’est même pas négociable. Surtout sur les communautés à partage de revenu.

Le simple fait que c’est cet écrit qui ait lancé Kat Kinkade sur son erre d’aller communautaire est suffisant. Elle a participé à la création des communautés de Twin Oaks, Acorn et East Wind. En plus de lancer la fédération des communautés égalitaires qui mena à la fondation des communautés intentionnelles, et a édité le magazine Communities. Rien que ça.

Beaucoup d’autres communards ont été inspirés par B.F. Skinner. Par cet aperçu de notre plein potentiel de société. Comme quoi, il y existe une… des alternatives au monde actuel qui nous aliène l’un après l’autre.

Il existe d’autres façons de vivre. Des façons de vivre ancestrales. Des façons de vivre qu’on a même pas encore inventées. Des façons de vivre plus humaines.


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